Elle & Lui

 

" Je compris qu'il n'y avait aucun sens à débrouiller l'écheveau du passé." (J.Kérouac)

"Il y a deux morales, une morale devant les hommes, et une morale entre quatre yeux." (F.Alberoni)

"Il y a, dans la vie de tout individu, de longues périodes de recherches émaillées de rencontres de hasard." (F.Alberoni)

 

@ Première rencontre.

Une femme, un homme, le hasard.

(Elle tout juste la trentaine, lui une jeune quarantaine et l'autre larron, l'âge du monde)

Entre lande et plage, terre et eau, ils marchent l'un vers l'autre... Bientôt ils sont face à face. Sans arrêter leur marche, "Bonjour !", "Bonjour !". Les regards, les voix. Sans qu'ils se connaissent, malgré tout, tout change. Instant magique, instant immobile, trop brèves secondes volées au Temps.

Leurs mouvements se poursuivent, ils se croisent puis s'éloignent l'un de l'autre.

Pour elle, il devint Lui. Pour lui, elle devint Elle. A cet instant, tout simplement. Logique improbable, logique imparable. Mystérieuse alchimie du temps et du lieu, des regards et des voix. Labyrinthe des émotions et des sentiments. Négation du Temps et de l'Espace.... Vie.

@ Deuxième rencontre.

A quelque temps de là, une fête folklorique est donnée en ville. Pour la journée, la cité est bouclée, réservée aux piétons. Dès le matin la foule s'amasse progressivement tout au long du parcours du défilé.

Les cercles celtiques et les bagadous vont vouloir démontrer tout leurs savoir-faire. Porter haut la renommée du groupe, voire du canton. Surtout, ne pas perdre la face devant les autres ensembles, penser au futur concours annuel où tous seront présent pour gagner la plus haute marche du podium. Et plus immédiatement, ils se doivent de convaincre les touristes de venir l'après-midi dans le stade où seront donnés les programmes complets et où là, l'entrée sera payante.

Soudain, c'est un déluge de sons aigus, aigrelets et acides, de basses continues et de puissantes et de profondes percussions qui vous font battre les entrailles. Le cortège vient de s'élancer pour faire le tour de la ville. Les porteurs de bannières tiennent à bout de bras leurs lourds fardeaux de bois et d'étoffes épaisses, riches de broderies baroques violemment colorées. Ils resteront comme cela, bras tendus haut levés pendant tout le défilé, à lutter contre le vent qui vient encore alourdir les bannières, sans faiblir, les autres regardent... Derrière chacun, les musiciens se sont rangés, bombardes en tête suivies des binious et des caisses claires; la grosse caisse ferme la marche avec ses lourdes pulsations marquant la cadence. Certains groupes produisent aussi danseuses et danseurs qui alors précèdent la bannière. A intervalles réguliers, le défilé marque le pas afin qu'ils puissent réaliser leurs chorégraphies aux figures complexes.

Lui est là, en famille, derrière une barrière, les yeux et les oreilles grands ouverts. Dans sa bulle. Il trouve dans ce spectacle comme les restes d'une antique et animale sauvagerie dont l'évidence croît pour lui au fur et à mesure du déploiement du cortège. Lui les imagine en version guerrière, dans les landes et les profondes et sombres forêts celtiques, poussant au déchaînement des ogres-combattants se ruant nus, hirsutes, couverts de peintures effrayantes. Leurs femmes aussi sont là, dans le même appareil. Tous sont armés du fer contre le bronze des peuples du soleil couchant qui leurs barrent la route de l'astre descendant. Ils vont fougueux libérés de la peur de la mort par la violence de ces rythmes tribaux ancestraux, viscéraux et par la certitude, au bout du chemin, de ce merveilleux chaudron d'immortalité où seront baignés tous les défunts aux combats...

Lorsque Lui revient de son rêve, il doit fermer et ouvrir les yeux à plusieurs reprises pour chasser une image onirique qui se présente à lui dans la réalité. Non, ce n'est pas une illusion issue de son imagination. Elle est là, de l'autre côté de la rue, derrière sa propre barrière, avec sa propre tribu. Elle le regarde fixement. Lui se demande si ce n'est pas cette énergie qui l'a fait revenir de si loin il y a quelques instants, qui l'a détourné de la construction de ses cathédrales aériennes.

Ils hésitent puis très lentement risquent un discret sourire, un signe de connivence. Eux seuls au milieu de cette foule, au centre de ce bruit, pouls accélérés, vivants. Moment intense, peut-être plus fort qu'il y a quelques jours lorsqu'ils se sont croisés entre mer et lande. Ici dans cette houle de corps bousculés, Ils sont encore plus seuls, plus isolés, plus présents l'un à l'autre, enivrés de pulsions contradictoires. Soudain leurs regards se lâchent. le bruit a beaucoup baissé, tous les bagadous sont passés. Autour d'Eux la foule se disperse, leurs enfants les tirent par le bras pour les entraîner... Déchirement, dernier regard... Retour au monde d'illusions perdues, de compromissions, de chamailleries. retour au quotidien !

@ Troisième rencontre.

Deux ou trois ans ont passé. Lui est a une la pêche à pied sur une grève où sable et rochers se conjuguent pour proposer des abris à la population marine. Lui est à quatre pattes, joue collée au sable fesses en l'air, le bras engagé jusqu'au coude sous un rocher, en train d'explorer un trou à dormeur. Un tourteau est effectivement là, pattes crochées au plafond de l'étroite excavation, carapace en bas, douce au toucher, contrastant avec la rudesse du granit ambiant. En bougeant afin de mieux se positionner pour décrocher sa proie, Lui tombe nez à pied avec une paire de jambes velues. Relevant la tête sans lâcher sa prise, Lui constate qu'un homme est là, sur sa droite, nu, sexe pendouillant sur deux maigres bourses, la quarantaine, immobile le regardant opérer. Surprise ! L'homme lui demande ce qu'il fait là dans cette attitude. Sur sa gauche une voix féminine renchérit sur la question, voulant en savoir plus. Lui tourna la tête pour répondre à la femme, galanterie oblige. Ses yeux se trouve alors à moins d'un mètre du ventre et du bassin d'une femme assise sur ses talons dans cette position qu'affectionnent les asiatiques, pieds à plat, bien ancrés dans le sable, bras encerclant les genoux avec la volonté de contenir au mieux le débordement de l'écartement de ces cuisses tendues vers lui, entrouvertes sur une impressionnante et somptueuse toison noire et crépue donnant à découvrir çà et là une vulve adulte aux fortes grandes lèvres brunes laissant voir par endroits des éclats de corail et de nacre, spectacle magnifiquement animal à peine atténué par l'ombreux naturel de cette position. Un fer rouge appliqué sur son cerveau à vif.

Lui a bien du mal à arracher son regard de cette stupéfiante apparition, puis plus haut de la belle et lourde poitrine aux larges auréoles couleur de café... vraiment bien du mal à finir de lever les yeux pour capter ceux de cette femme. C'est Elle. Simple, souriante, comme lors de leurs deux autres croisements de regards, mais aussi sincère et déterminée dans l'offrande de son corps. Lui comprend aussitôt qu'à travers le temps elle l'a reconnu malgré la position bizarre qui était la sienne quelques instants plus tôt lorsque le crabe à capturer focalisait toute son attention. "Ainsi, Elle pense à moi comme je pense à elle..."c'est l'évidence de son espoir accompli.

Lui bouleversé par ce spectacle et cette révélation, répond alors à la question en essayant de conserver une voix calme, égale, neutre, technique en quelque sorte. Il voit qu'Elle est entourée d'un groupe d'une dizaine de jeunes enfants en l'état de nature, les garçons fiers de leurs petites verges, les filles exhibant le haut bombé de fines fentes glabres et des poitrines de garçons que certaines essaient vainement de faire saillir, mains aux hanches, coudes en arrière. Tous, petits et grands d'une couleur qui raconte les longues heures passées nus au soleil. Ils écoutent ses paroles avec beaucoup d'attention. Finalement Lui est le plus gêné avec son maillot de bain... Malgré tout Lui se relève et fait face au groupe.

L'homme semble imperturbable. Une longue pratique du naturisme a sans doute annihilé sa jalousie, son instinct de propriété sur un spectacle d'une telle intimité. Car Lui en est certain, cet homme est le compagnon d'Elle, le père de ses enfants, gamins qui doivent se trouver dans la jeune meute qui l'entoure.

A la fin de ses explications, Lui sent sa tension monter encore d'un cran. Rien ne retient plus ses hôtes d'un instant. Ils vont partir vers la mer ou retourner à leurs serviettes ou poursuivre leur balade dans les rochers, enfin bref, ils vont partir. Elle va partir. Les salutations ont commencé. Des poignées de mains s'échangent. Lorsqu'il sert Sa main, leurs regards se pénètrent intensément. Ils savent qu'il faudra que leurs peaux se touchent, que leurs corps se découvrent par les caresses mêlées des yeux et des doigts, par la recherche de leurs goûts et de leurs fragrances les plus intimes, que leurs corps s'empoignent, se confondent, se dissolvent.... C'est simple et impérieux. Un retour à l'état de nature, à la simple innocence.

Ils cherchent déjà le moyen de se revoir. Ce doit être forcément bientôt, très bientôt. Ils ne peuvent plus laisser le hasard décider pour eux.

... and Susanna was singing an Eternal flame...

 

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