La photo

 

L’écran du micro t’éclaire de sa poussière de lumière bleue. A l’autre bout, la Toile. Tu es là, scotché dans le flux de photons, telle une mouche piégée. L’Araignée Sans Visage te tient de toutes ses connexions. Depuis plus de trois heures tu vas d’un site à l’autre, errance sans but, errance sans fin. Des images se télescopent maintenant au fond de tes yeux. Elles ont bouffé tes neurones. Tu ne sais plus d’où elles viennent. Même celles qui t’intéresseraient maintenant et que tu voudrais retrouver pour en finir une fois pour toutes ont filé loin, hors de ta portée.

Soudain, au cœur d'un site, une photo. Incroyable. Une personne connue. Oh ! non, pas un « people » comme l’on nomme les êtres superficiels et fugaces que l’on t’impose à longueur de programmes télé. Non, un être de chair, un vrai... une plus exactement.

Sur la photo en noir et blanc, la jeune femme est en pied, de face, à plat, sur un fond neutre, bras le long du corps, tête légèrement penchée sur l’épaule droite, seins un peu las, hauts perchés mais écartés, cheveux en auréole, indomptés. Elle te regarde droit dans les yeux.

Elle est totalement nue. Tellement nue et tellement pudique à la fois qu’elle devient toutes les femmes. Mais pour toi elle est Une femme. Un faible sourire éclaire son visage. Tu t’accroches à ses yeux. Son regard est mélancolique, profond. Pas vraiment triste non, mais comme touché par la vie. Est-ce dû à cette fine cicatrice au bas du ventre signature d'un probable accouchement difficile ?... 

Sous la photo, un prénom «  Michèle » et une date « 1969 ». Tu n'en reviens pas : « C’est elle !.» Tu comptes tout haut : « ... sur la photo elle a ... vingt quatre ans. » Tu te souviens alors que tu l’as vue pour la dernière fois il y a plus de quarante et un ans...

Flash back.

1962. Une école technique privée parisienne, dans le treizième arrondissement, dispensant des formations de chimistes et biochimistes. La discipline intérieure y est très stricte. Toute absence est sévèrement sanctionnée. Les ‘’étudiants’’ – terme dont se rengorge la direction - doivent se disposer en salle de cours selon l’ordre alphabétique. On ne choisit pas ses voisins ! Les filles devant, les garçons ensuite. Il en est de même dans les laboratoires.

Dans cette tombola du voisinage, tu te revois encadré par Christian et Jean. Un provincial monté à Paris pour ses études, qui a ‘’chambre en ville’’ et la liberté toute neuve qui va avec et un turbulent gamin de Paris qui fréquente le soir une bande de blousons noirs de l’est parisien et participe régulièrement à des batailles rangées à l’orée de Vincennes, assauts menés à la chaîne de vélo, parfois au cran d’arrêt... Dans le rang de devant, il y a Jean-Pierre. Homo déclaré, la jouant un peu fofolle, arborant un manteau de fourrure sans col, forme cape, en poils de loup et fréquentant certaines coulisses du show biz.

Au dernier rang des filles, il y a Michèle, Nadine et Nicole. Michèle aux tenues très strictes a malgré tout une forte aura, son père n’est-il pas représentant pour  le ‘’Marcheur’’ figurant sur l’étiquette rouge de flacons de section carrée d’un alcool ambré ? Nadine, complexée par son embonpoint et qui compense avec force maquillage, parfums, bijoux et tenues très sixties. Nicole enfin une fleur de banlieue à la voix cassée, d’allure fragile, aux épaules repliées sur la cage thoracique.

Le reste de la promotion est composé en majorité de divers types d’exclus du système scolaire conventionnel - et la pyramide des âges est large – depuis le trublion têtu jusqu’au fils à papa branleur en passant par le môme aux résultats antérieurs trop moyens pour avoir trouvé place ailleurs. Après le brevet, l’orientation scolaire ne t’avait-elle pas tracé une voie spacieuse vers le métier de tourneur ? ... toi qui au collège, lors des séances d’atelier manuel préférait largement le travail du bois à celui du fer et dont la chimie était la matière favorite après l’histoire...

Michèle, Nadine, Nicole, Christian, Jean, Jean-Pierre et toi. Voici le groupe constitué qui va vivre et évoluer pendant deux années au fil des cours, des travaux pratiques et des temps morts hors de l’établissement. Un bistrot proche vous accueille d’ailleurs matin, midi et soir. Rapidement, Nicole et Jean forment un tandem explosif qui ne tarde d’ailleurs pas à voler en éclat après que chacun y eut satisfait ses désirs. Puis, Michèle et Jean accordent leurs pas. Elle si réservée pourtant mais lui si direct, si pressant... Christian chasse hors école, Nadine évoque un copain dans son milieu et toi, tu avais – tu n’as plus - ta copine du bout des stations de métro... Alors un soir de réunion chez Michèle, les amoureux s’étant isolés,  Nicole force ta retenue d’une bouche assidue. Bien brève aventure qui s’achève en fiasco le week-end suivant, dans une salle de cinéma de Vincennes où se donne « Tant qu’il y aura des hommes. » ... par ton insistance à vouloir forcer un solide « barrage contre le Pacifique » !

Les études terminées, la vie vous a tous séparés. D’un coup. Et comme souvent tous les liens se sont aussitôt évanouis. Plus rien que des souvenirs, peut-être teintés de regrets... tu ne sais plus au juste.

Plus rien jusqu’à cette improbable photo prise cinq ans après votre séparation. Et ce regard... Et ces regrets. Maintenant tu en es sûr. 

Un mail au photographe sur les conditions de prise de vue de ce cliché est aujourd’hui encore  sans réponse...

 

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