Mon père

 

encre de Anna Jouy
 

Mon père est mort lorsque j’avais six mois. Je dis mon père car il est difficile dans ces conditions de pouvoir dire papa; d’ailleurs je ne l’ai jamais dit à quiconque... je ne l’ai jamais pensé de quiconque non plus,  pas même de lui !

Mon seul souvenir  “  visuel ” que j'en ai vient d’il y a peu.

Pour des raisons économiques, évidentes à l’époque, Maman n’avait pu faire qu’un trentenaire pour sa sépulture. Au terme de cette période il fallut qu’elle décide. Elle choisit le relèvement et la mise dans une tombe qui serait également la sienne un jour. Elle en a profité pour régler, à l’avance, tous les détails de son enterrement...

Le relèvement est quelque chose de très officiel; à ce point qu’un membre de la famille doit y participer en même temps qu’un officier de police. Peur d’un détournement de dépouille ?

Toujours est-il que j’assurais cet accompagnement à la demande de Maman qui ne souhaitait en être.

Le jour prévu je me suis donc rendu au cimetière parisien de X, jusqu’à la tombe de mon père à laquelle j’avais rendu visite tant de fois depuis ... toujours.

Le fossoyeur et le flic étaient déjà là, ne manquait plus que moi, alors nous avons pu commencer. 

Finir serait un terme plus juste car la tombe était totalement ouverte, creusée, dégagée; au fond du trou, aux pieds du fossoyeur, une petite boîte de la taille d’un cercueil de bébé en bois noirci. Dedans, mon père, du moins ce qu’il en restait après ces trente années d’inhumation : quelques petits morceaux d’os, un fémur ou un os approchant et... un crâne, intact, avec une grande mèche de cheveux  noirs sur le côté gauche...

Le fossoyeur a dit alors : " Ça va ? J'peux fermer ?”.

Après m’avoir consulté du regard, le flic a répondu avec un léger haussement d'épaule : “ Oui, bien sûr! ”  puis il m’a serré la main avec un air de commisération feinte.

C'était tout. Je suis parti.

 

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