Albert Camus       L’Etranger

 

L’Etranger est un livre qui, plus de cinquante ans après sa parution, mieux que beaucoup d’autres, a gardé toute sa pertinence.

 

«...J'ai résumé L'Étranger, il y a longtemps, par une phrase dont je reconnais qu'elle est très paradoxale : ‘’Dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l'enterrement de sa mère risque d'être condamné à mort.’’ Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné parce qu'il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société où il vit, il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle…. il refuse de mentir…
[...] On ne se tromperait donc pas beaucoup en lisant dans L'Étranger l'histoire d'un homme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité. Meursault pour moi n'est donc pas une épave, mais un homme pauvre et nu, amoureux du soleil qui ne laisse pas d'ombres. Loin qu'il soit privé de toute sensibilité, une passion profonde, parce que tenace l'anime, la passion de l'absolu et de la vérité.»
[1]

 

Nous sommes dans l’Algérie coloniale des années trente [2]. Un pays mis en coupe réglée par l’administration et les colons français. Les gros, car tout autour vit ou survit une population d’origine européenne de petits, d’humbles, attirée là depuis des années par l’espérance d’une vie meilleure. Partout ailleurs, les ‘’bouniouls’’, les ‘’ratons’’, les ‘’crouilles’’ aux droits inexistants, tout juste bon à travailler dans les domaines ou à servir de fer de lance à l’armée pour les basses œuvres. Albert Camus est originaire de cette terre algérienne et souffre de ce qu’il y voit. Il prend résolument parti dans le débat nord-africain et voit aussitôt la censure s’abattre sur ses écrits. Il milite par ailleurs contre la peine de mort…

 

Madame Meursault, la mère du ‘’héros’’, meure dès le début du livre et en un instant s’installe le malaise :

« Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J'ai reçu un télégramme de l'asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C'était peut-être hier. »

Meursault apparaît détaché de l’évènement. Suit cependant sa participation aux obsèques :

« L'asile est à deux kilomètres du village. J'ai fait le chemin à pied. J'ai voulu voir maman tout de suite. Mais le concierge m'a dit qu'il fallait que je rencontre le directeur. … C'est un petit vieux, avec la Légion d'honneur [3]. [….] Il a consulté un dossier et m'a dit : «Mme Meursault est entrée ici il y a trois ans. Vous étiez son seul soutien.» J'ai cru qu'il me reprochait quelque chose et j'ai commencé à lui expliquer. Mais il m'a interrompu : «Vous n'avez pas à vous justifier, mon cher enfant. J'ai lu le dossier  de votre mère. Vous ne pouviez subvenir à ses besoins. Il lui fallait une garde. Vos salaires sont modestes. Et tout compte fait, elle était plus heureuse ici.» J'ai dit: «Oui, monsieur le Directeur.» […] Quand elle était à la maison, maman passait son temps à me suivre des yeux en silence. Dans les premiers jours où elle était à l'asile, elle pleurait souvent. Mais c'était à cause de l'habitude. Au bout de quelques mois, elle aurait pleuré si on l'avait retirée de l'asile. Toujours à cause de l'habitude. C'est un peu pour cela que dans la dernière année je n'y suis presque plus allé. Et aussi parce que cela me prenait mon dimanche - sans compter l'effort pour aller à l'autobus, prendre des tickets et faire deux heures de route. »

Les liens familiaux se sont dilués puis se sont effacés comme cela, par habitude. Cette vérité est inacceptable n’est-ce pas ? Et pourtant !

Cette indifférence apparente aux êtres et aux choses trouve confirmation dans la relation qu’il a avec sa compagne.

« Le soir, Marie est venue me chercher et m'a demandé si je voulais me marier avec elle. J'ai dit que cela m'était égal et que nous pourrions le faire si elle le voulait. Elle voulait savoir alors si je l'aimais. J'ai répondu comme je l'avais déjà fait une fois, que cela ne signifiait rien mais que sans doute je ne l'aimais pas. «Pourquoi m'épouser alors ?» a-t-elle dit. Je lui ai expliqué que cela n'avait aucune importance et que si elle le désirait, nous pouvions nous marier. D'ailleurs, c'était elle qui le demandait et moi je me contentais de dire oui. Elle a observé alors que le mariage était une chose grave. J'ai répondu : «Non.» […] Comme je me taisais, n'ayant rien à ajouter, elle m'a pris le bras en souriant et elle a déclaré qu'elle voulait se marier. » 

Autre épisode surprenant, celui où il refuse la promotion que lui propose son patron.

Comment un homme peut-il dire et faire de telles choses ? Et pourtant !

Arrive alors dans le récit le meurtre que Meursault commet comme par inadvertance sur une plage inondée de soleil. Il y est pour se détendre. Un ami lui a conseillé de faire attention aux arabes qui pouvaient traîner là et, à son corps défendant, lui a prêté un révolver puis,

« ... C'était le même soleil que le jour où j'avais enterré maman et, comme alors, le front surtout me faisait mal et toutes ses veines battaient ensemble sous la peau. […] … l'arabe a tiré son couteau qu'il m'a présenté dans le soleil. La lumière a giclé sur l'acier et c'était comme une longue lame étincelante qui m'atteignait au front. […] Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux. C'est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m'a semblé que le ciel s'ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s'est tendu et j'ai crispé ma main sur le revolver. La gâchette a cédé, j'ai touché le ventre poli de la crosse et c'est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. J'ai secoué la sueur et le soleil. J'ai compris que j'avais détruit l'équilibre du jour, le silence exceptionnel d'une plage où j'avais été heureux. Alors, j'ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s'enfonçaient sans qu'il y parût. Et c'était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur. »

L’irréparable est survenu. Ce révolver qu’il avait sur lui, c’était son ami qui lui avait prêté de force. Il n’en voulait pas mais il s’en est servi presque malgré lui et maintenant la mort d’un homme ne semble pas l’atteindre. Totalement inacceptable n’est-ce pas ? Et pourtant !

Meursault est arrêté. S’en suit un procès et la magistrature va réinterpréter, à la lumière de la moralité ambiante, la succession des faits qui ont précédé le meurtre. Pendant le réquisitoire, sa vie ordinaire devient le foyer de tous les vices. Le fossé est définitivement infranchissable entre Meursault et la Société comme l’assène le procureur dans son réquisitoire,

« Et j’ai essayé d’écouter encore parce que le procureur s’est mis à parler de mon âme. […] «….le vide du coeur tel qu’on le découvre chez cet homme devient un gouffre où la société peut succomber.» C’est alors qu’il a parlé de mon attitude envers maman. Il a répété ce qu’il avait dit pendant les débats. Mais il a été beaucoup plus long que lorsqu’il parlait de mon crime, si long même que, finalement, je n’ai plus senti que la chaleur de cette matinée. […] Il a déclaré que je n’avais rien à faire avec une société dont je méconnaissais les règles les plus essentielles et que je ne pouvais pas en appeler à ce coeur humain dont j’ignorais les réactions élémentaires. «Je vous demande la tête de cet homme, a-t-il dit, et c’est le coeur léger que je vous la demande. Car s’il m’est arrivé au cours de ma déjà longue carrière de réclamer des peines capitales, jamais autant qu’aujourd’hui, je n’ai senti ce pénible devoir compensé, balancé, éclairé par la conscience d’un commandement impérieux et sacré et par l’horreur que je ressens devant un visage d’homme où je ne lis rien que de monstrueux.»

Quand le procureur s’est rassis, il y a eu un moment de silence assez long. Moi, j’étais étourdi de chaleur et d’étonnement. Le président a toussé un peu et sur un ton très bas, il m’a demandé si je n’avais rien à ajouter. Je me suis levé et comme j’avais envie de parler, j’ai dit, un peu au hasard d’ailleurs, que je n’avais pas eu l’intention de tuer l’Arabe. »[…]

A la fin, je me souviens seulement que, de la rue et à travers tout l’espace des salles et des prétoires, pendant que mon avocat continuait à parler, la trompette d’un marchand de glace a résonné jusqu’à moi. J’ai été assailli des souvenirs d’une vie qui ne m’appartenait plus, […] Tout ce que je faisais d’inutile en ce lieu m’est alors remonté à la gorge et je n’ai eu qu’une hâte, c’est qu’on en finisse et que je retrouve ma cellule avec le sommeil. C’est à peine si j’ai entendu mon avocat s’écrier, pour finir, que les jurés ne voudraient pas envoyer à la mort un travailleur honnête perdu par une minute d’égarement, et demander les circonstances atténuantes pour un crime dont je traînais déjà, comme le plus sûr de mes châtiments, le remords éternel.»

Meursault reste indifférent. Son avocat plaide strictement dans le cadre du meurtre. Qui a tort, qui a raison ?

Le verdict tombe, il est condamné à mort. La surprise est immense. Un européen condamné à mort pour le meurtre d’un arabe dans l’Algérie d’alors tient de l’improbable. Mais le jury a suivi le réquisitoire fondé sur sa vie ordinaire, décalée. Et c’est pour cela qu’il est condamné, par pour autre chose ! Sa vie à la marge des conventions a fait la différence. Que pense Meursault de tout ceci ?

« Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine. »

Chercher à comprendre n’est pas excuser. Ce qui nous gêne toujours dans l’attitude de Meursault c’est qu’il ne fait semblant à aucun moment. Il vit l’absurde sans feinte et nous sommes bien contraints de l’admettre !

Plus de cinquante ans après sa parution, l’Etranger trouve son actualité renforcée par les dérives de notre ‘’société du spectacle’’ [4] qui motive de plus en plus de femmes et d’hommes à jouer trop bien le nouveau jeu du mensonge de l’individualisme et du consumérisme et à isoler un peu plus chaque jour, ces ‘’étrangers’’ au système, femmes et hommes épris d’absolu et de vérité qui refusent les rôles pour lesquels la société les a formatés et tente ensuite de les manipuler. Meursault aujourd’hui ne serait pas seul. La meute se déchaînerait une nouvelle fois et ses aboiements seraient encore plus forts même si, ici, la peine de mort a été abolie.

 

[1] Albert Camus. Pléiade Tome 1 : Théâtre, Récits, Nouvelles. Editions Gallimard

[2] Les premières notes sont rassemblées en 1938 durant la rédaction de ‘’Caligula’’. Le roman est achevé au début de 1940.

[3] La plus haute décoration honorifique française.

[4] Guy Debord, La société du spectacle. Editions Gallimard

 

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Autour de l’Etranger

 

1/ l’Etranger lu par Albert Camus en 1954. Production Frémeaux & Associés, ref FA 5052 coffret de 3cd et livret de 16 pages.

 

2/ Adaptation cinématographique en 1967. ‘’Straniero’’ de Luchino Visconti avec Marcello Mastroianni.

 

3/ L’Étranger a également inspiré, en 1980, à Robert Smith, le chanteur de Cure, la chanson ‘’Killing an Arab’’.

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Biographie succincte d'Albert Camus [a] [b]

 

Albert Camus naît en 1913 à Mondivi. Son enfance est marquée par l’Algérie et la pauvreté. Boursier, il entreprend des études de philosophie, avant de se lancer dans le théâtre et le journalisme militant. Ses prises de position contre l’oppression coloniale font scandale, et La Révolte des Asturies, est interdite à Alger en 1936. En 1942, Jean Paulhan accepte de publier ce qui sera le premier succès de Camus, L’étranger, histoire d’un homme qui « refuse de mentir, homme pauvre et nu, amoureux de soleil qui ne laisse pas d’ombre ». Le mythe de Sisyphe (1942), et Caligula (1944) traitent de l’homme confronté à l’absurdité de la condition humaine. La Peste (1947), premier volet d’une trilogie sur la révolte, évoque le nazisme, la résistance. En 1957, dans La Chute, un homme est témoin d’un drame, mais refuse d’intervenir : entre confession et accusation, l’écrivain « fait le procès de notre temps ». Il reçoit le Prix Nobel de littérature la même année, avant de trouver la mort dans un accident de voiture en 1960.

 

[a] http://livres.fluctuat.net/albert-camus.html(consultation du 061007)

[b] Biographie détaillée, voir http://mael.monnier.free.fr/bac_francais/etranger/viecamus.htm (consultation du 061007)