Giacometti ou la quête inlassable du regard

 

 

Beaubourg/Centre Pompidou 2001. Une exposition : ‘’Alberto Giacometti. Le dessin à l’œuvre’’, (1) occasion de découvrir dans un espace à niveau d’homme l’évolution du graphisme de Giacometti, ce dessin dont l’artiste redisait si souvent la place importante qu’il occupait dans sa démarche de sculpteur. Cette évolution s’y voyait selon deux directions.

Les objets d’abord. Beaucoup de vues d’atelier avec meubles, luminaires… Souvent représentés, ils restent, d’un bout à l’autre de l’œuvre, d’un trait précis, anguleux. Un trait dur. Un trait qui attire peu.

Cette dureté du trait vaut aussi pour les paysages de montagne ou les arbres,  qui sont décrits de quelques très rares lignes brisées. A l’encontre des objets, ces dessins sont attirants. On entre littéralement dedans.

Les visages et les corps ensuite. Ceux-ci passent du figuratif très pointilleux et plein de certitude des œuvres de jeunesse à une géométrisation proche du cubisme. Puis, cette géométrisation se dilue progressivement en pelotes de traits, ‘’en plats de vermicelle chinois’’. De ces ‘’gribouillages’’ apparents, de ces enroulements, de ces enchevêtrements révélateurs d’inquiétude, émerge…la vie, jusqu’à la ressemblance. Criante. Stupéfiante. Par le seul effet du regard.

Au fil des ans, les pelotes s’étirent pour donner ces longues figures, ces corps effilés qui restent la marque, l’empreinte de l’artiste dans la statuaire.

A côté de ces dessins, quelques tableaux de la période finale et des sculptures de toutes les époques, jusqu’aux incontournables ‘’longues figures’’ si caractéristiques de l’art de Giacometti, avec en point d’orgue une femme de trois mètres de haut. Fascinant.

   

Beaubourg/Centre Pompidou 2007. Une exposition : ‘’l’atelier d’Alberto Giacometti.’’ (2) dans un large espace de dix huit salles où l’atelier de l’artiste est présenté comme un laboratoire, un lieu de rituel, un élément primordial de l’acte créatif ; l’occasion aussi et surtout ( !) de voir rassemblées près de six cents œuvres sur un parcours progressif : la jeunesse en Suisse, les premiers temps à Paris et les essais cubistes, un point très bref sur l’expérience surréaliste, la large  reconstitution de l’atelier proprement dit, puis, des espaces plus restreints dédiés aux divers modèles récurrents de l’artiste, sans oublier celui consacré au cœur de l’œuvre du maître ‘’Qu’est-ce qu’une tête ?’’

Dans les œuvres de jeunesse, beaucoup de têtes, dessinées, peintes, sculptées, depuis un réalisme affirmé jusqu’à une expression cubiste survolée. Survolée aussi la période surréaliste à réserver aux spécialistes de cette école. 

Vient l’atelier avec des meubles, un établi, un chevalet et divers objets, des plâtres fendillés aux fils de fer rouillés, quelques bustes d’hommes puis, une vieille porte d’armoire, des planches, des fragments de murs aussi, toutes surfaces emplies de dessins ébauchés, d’esquisses multiples superposées, de peintures inachevées, véritables instantanés de l’acte de création en cours d’objectivation, de concrétisation, et tout au bout de ce micro-périple, des sculptures monumentales achevées, plâtres et bronzes correspondants :un homme qui marche et une femme debout

Au delà, les salles dédiées : Diego, le frère, Annette, la femme… la sculpture du même sujet du très petit format au très grand… les peintures de paysages. Une exposition magnifique qui, malgré des analyses souvent sévères de la critique professionnelle, ‘’spécialistes’’ pour lesquels le grand nombre d’ébauches présentées noyait le peu de pièces achevées, fut très prisée du public (5 à 6000 visiteurs/jour !)

 

Le lieu le plus passionnant de cette exposition restera pour moi celui du questionnement fondamental de l’artiste «Qu’est-ce qu’une tête ? » On touche ici à l’obsession répétitive de Giacometti qui sans cesse recommençait le même sujet, toujours insatisfait car, disait-il en substance «  Plus tu approche de la vérité, de la réalité de l’être, plus elle s’éloigne, plus tu te rends compte que tu en es infiniment éloigné. Que chaque détail saisi, ajouté, corrigé, t’en éloigne un peu plus encore… » Et surgit une nouvelle fois ici la problématique du regard ébauchée dans l’exposition de 2001. Pour Giacometti, la réalité de l’être est dans son regard, ses yeux. Il suffit pour s’en convaincre de regarder n’importe quel dessin, n’importe quelle toile, n’importe quelle sculpture. Et puis, il faut revoir absolument les rares documentaires (3) qui lui furent consacrés et où on le voit au travail, mains sans arrêt en mouvement sur une tête, et où, dès qu’un infime élément d’un œil est modifié, ces mains nerveuses jaillissent vers le nez ou le sommet du crâne pour l’ajuster et l’artiste d’expliquer en des termes proches de ceux-ci « Si tu as le regard, c’est que tu as l’œil, alors seulement tu pourras avoir l’arcade sourcilière et si tu as l’arcade, alors tu pourras avoir le nez et ainsi de suite, mais si tu touches l’œil, tu comprends, si tu le regard, tu dois tout changer… ainsi, plus tu t’approches, plus tu t’éloignes…» et de voir les mains virevolter d’un point à l’autre de la masse de matière pour lui insuffler la vie avec délicatesse.

 

Giacometti ? La quête permanente de la vérité de l’être.

 

1/ ‘’Alberto Giacometti. Le dessin à l’œuvre’’ Paris 2001  Ed Gallimard/Centre Pompidou ISBN 2-07-076101-0/2-84426-010-1

2/ ‘’l’atelier d’Alberto Giacometti’’ Paris 2007  Ed Centre Pompidou/Fondation Alberto & Annette Giacometti   ISBN 978-2-84426-331-5

3/

* Jean-Marie Drot, ‘’un homme parmi les hommes : Alberto Giacometti’’ – collection les Heures chaudes de Montparnasse.

* Michel Van Zele, ‘’Alberto Giacometti. Qu’est-ce qu’une tête ?’’

* Cyril de Turckheim, ‘’Les Mains éblouies : Miro, Calder, Giacometti, Tapies’’