La Pointe du Raz

 

Cela faisait bien... trente ans que je n’avais pas parcouru le ‘’bout de la terre’’. Un court voyage circulaire dans le sud Finistère me permit de renouer le contact avec ces lieux si particuliers.

Un grand parking accueille désormais le visiteur au tarif forfaitaire de six euros payables à la sortie, droit de stationnement justifié aussitôt par un prospectus vous précisant que les sommes encaissées servent à l’entretien du site. Bonne idée me dis-je, pourquoi pas !

Suit un fléchage labyrinthique précis de l’accès au site. Les premiers mètres parcourus, je discerne des toits bas de zinc foncé affleurant au dessus de la lande.

Je suis surpris. Me reviens en mémoire cette histoire d’il y a quelques années où une femme âgée se démenait devant les caméras de télé, criant son désarroi car elle était expropriée de la Pointe en cours de réaménagement, au nom de l’écologie et de la protection du site, alors qu’elle avait toujours vécu là et tenu un petit commerce...

Je poursuis mon chemin. Plus je vais, plus les toits se découvrent et avec eux, les structures qu’ils protègent jusqu’à ce que je débouche sur une place avec gradins en arc de cercle, aux pavés cernant quelques rochers bas, agora houleuse bordée de boutiques de souvenirs, de restaurants et de crêperies avec terrasses. En point d’orgue, tout au bout de l’arc, un bâtiment d’information accueil de métal et de verre de forme polygonale avec bornes interactives annoncées...

Le fléchage contraint à un passage en revue de cette galerie marchande. La fuite est dans la seule direction du point information. Là, un doute me saisit : n’y aurait-il pas un droit d’entrée à acquitter ? J’approche avec circonspection. Juste avant le bâtiment, un petit édifice signalé comme point de ‘’départ de la navette’’ est cerné par une trentaine de personnes ! Le piège se refermerait-il ?

J’aperçois enfin, sur la gauche du bâtiment, un bien étroit sentier qui à son fin bout laisse paraître la mer. La Pointe du Raz est signalé à vingt minutes de marche. Le temps est magnifique et les couleurs de rêve. Vite, de l’air...

Au débouché derrière l’Accueil, la lande et, planté là, entre maçonnerie et océan, une tour basse circulaire en bois, de quatre à cinq mètres de haut et le double de diamètre, fait plate forme point de vue offrant sur deux cent quarante degrés la mer et sur cent vingt degrés la lande et le sémaphore de la marine tour de contrôle du Raz de Sein...

Le chemin piétonnier part sur la gauche de la tour. Chemin goudronné large et rectiligne fendant une lande rase d’un petit mètre d’épaisseur, ajoncs, bruyères, chèvrefeuilles, genévriers. A cette heure de midi, il semble y avoir peu de monde. La navette, un car de cinquante places, passe sur la droite à vive allure. Après une dizaine de minutes, le revêtement du chemin disparaît pour laisser place à la terre et aux rochers. C’est la découverte de la Pointe dominée par le sémaphore sur la droite et, plus avant, le phare de la Vieille et Sein dans sa splendeur à fleur de mer. La lumière est exceptionnelle. Une tourelle de maçonnerie abandonnée là dans les années Quarante a été aménagée en point de vue surplombant la falaise. Quelques accros des vues plongeantes. En bas, des goélands marins planent au dessus de l’écume.

Devant la Vieille, la mer d’un bleu intense moutonne sur les hauts fonds et s’agite. Trois petits bateaux de pêche dansent sur les lames, se laissent glisser dans le courant, font demi tour, remontent et recommencent leur dangereux ballet, inlassables. Dans cette mer houleuse, ils lignent le bar qui aime l’agitation des lieux. Un sillage blanc sur la gauche annonce l’arrivée d’un nouveau compétiteur...

Je regarde alors sur le continent. Je découvre une longue chenille processionnaire aux points de toutes les couleurs qui ondule, ondule jusqu’à un agrégat posé sur les rochers de la Pointe. Le spectacle est saisissant. Je me coule alors dans le corps de cet organisme d’allure débonnaire agité d’un double mouvement, allant, majoritaire, et revenant. Le murmure qui s’en échappe est polyglotte, toutes les langues de l’Europe semblent y être, même le russe... La vêture qu’on y croise est aussi très variée, de l’endimanchée en chaussures à talons au beauf ventripotent - façon Dionysos du Boboli de Florence ou Gros Dégueulasse de Reiser c’est selon - juste couvert d’un short - très short - et torse paré d’un gros appareil photo à téléobjectif ostensible.

De part et d’autre, le sentier est bordé d’une ligne basse de fil de fer dans le style Conservatoire du Littoral. L’endroit est dangereux. Pour preuve, les adresses fixées çà et là sur les potelets afin de pouvoir se situer lorsque les secours sont appelés. De loin en loin de brèves pancartes évoquent le besoin de protection de la végétation avoisinante revenue ici après le réaménagement du site, végétation fragile subissant les assauts du vent et de la pluie, sans parler des touristes, et seule garante de la tenue de la terre sur ces rochers. La consigne est respectée. Nulle trace de sentier sauvage déchirant la lande pour rejoindre tel endroit particulier. Parfois un anneau de la chenille s’arrête. Pose, sourire, clic clac, merci pixels ! Ainsi sinue-t-on jusqu’à la Pointe. Ce chemin à touristes rejoint bientôt l’abrupt sentier côtier cher aux randonneurs, le GR 34 Pointe du Raz Venise. Tout un programme !

Là, les choses se compliquent. Nous ne sommes encore que dans les faubourgs de la Pointe dont on saisit sans doute le meilleur profil. Les premiers rochers sont là. Ah, si on pouvait y aller pour embrasser d’un seul regard photographique la Pointe, la Vieille et Sein. D’aucuns faisant fi de la clôture se sont lancés dans l’interdit. Ces rochers sont couverts de spectateurs tous tournés dans la même direction en une performance saisissante à la Vanessa Beecroft ! La plus part sont debout dans cette position nouvelle du photographe bras tendus imposée par les appareils numériques, les autres assis, pique-niqueurs ne voulant rien perdre pendant le saucisson beurre ou les chips. Soudain, devant moi, un couple de vieux français très bien habillés, chacun portant son sac plastique blanc d’où dépasse une demi baguette franchis gaillardement le fil de fer, monsieur aidant madame, et va rejoindre la colonie... L’usure de la lande à cet endroit montre combien sont nombreux, jour après jour, les adeptes de la transgression anti-environnementale. Quelques dizaines de mètres plus loin, un autre amas rocheux tout aussi bien placé est accessible dans la zone autorisée. Il est libre de toute agitation. Allez y comprendre quelque chose. Pauvre ‘’Principe de responsabilité’’. Pauvre Hans Jonas !

J’arrive enfin à la Pointe. Le sémaphore derrière moi, je laisse filer mon regard en levant les yeux au-dessus des premiers rochers qui grouillent, fourmillent, foisonnent d’humains. Je ne vais pas plus loin vers l’ouest. Trop, c’est trop et puis je trouve que le spectacle était plus grandiose, plus panoramique, depuis la petite tourelle. Je reprends donc le chemin. Il se poursuit vers la Baie des Trépassés. C’est le calme soudain, assourdissant. Calme sur le sentier quasi désert. Calme de la mer bleu vert dans la baie encaissée. Calme de la Pointe du Van dans le sfumato d’une légère brume de chaleur. Le sentier visible là bas est libre de tout mouvement et la chapelle de saint They, seule, regarde la Pointe du Raz.

Retour vers l’Accueil et les parkings en passant au pied du sémaphore où se trouve le terminus de la navette. A l’agora l’agitation est à son comble. Les terrasses sont pleines. Les serveuses courent avec leurs plateaux chargés. Les gradins sont décorés de pique-niqueurs. Les enfants crient, pleurent... les parents s’énervent... Il est treize heures passées...

J’ai repéré en arrivant une petite maison bleue en Kerveur sur la route de Plogoff, au nom du  ‘’Raz de Sein’’ je crois...

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