La Toilette du Mort de Werner Lambersy

 

Je n’ai rencontré qu’une fois Werner. C’était dans un festival d’art contemporain (1) où il venait de faire une longue et belle lecture. Il était en arrêt devant une de mes toiles et m’a soudain demandé s’il pourrait en utiliser une reproduction pour illustrer l’un de ses poèmes en cours de finalisation. Ce texte au titre provisoire du ‘’Squelette qui Pleure’’ traiterait de ses rapports – ou de ses non rapports - avec son père… (2)

Malgré mon goût pour la poésie contemporaine, jamais je n’avais lu un de ses textes. Pour tout avouer, je ne connaissais même pas son nom. Cette carence fut bien vite compensée. Je trouvais ce qu’il fallait à la librairie du festival. J’eus d’autant plus de plaisir à cette découverte que l’Asie et sa spiritualité avaient fortement marqué son parcours ainsi que le soulignait Jacques Lacarrière (3), préfacier de son plus célèbre recueil ‘’Maîtres et Maisons de Thé’’ ces «noces parfumées de Plénitude et de Vacuité. » (4) 

Mais venons en à la ‘’Toilette du Mort’’ (2b), version définitive du ‘’Squelette qui Pleure’’. «  Ce texte n’a jamais été prévu pour être édité dans un livre ; il ne fait pas partie de mon œuvre en tant que telle. »(5). Il s’agissait pour l’auteur d’un travail de deuil, de pacification de la mémoire. « Contre le souvenir grevé de vide et de lacunes, il y a l’appel de l’oubli, l’expulsion ‘’thérapeutique’’ de la mémoire… Non pas l’amnésie, mais la mise à plat et la ‘’digestion’’ des faits. » (6)

Terme fort que cette ‘’digestion des faits’’. Quels sont-ils donc ?

Werner est belge, belge de Flandres et poète de langue française. Ceci, son père ne l’a jamais accepté, jusqu’à exiger que ce fils qu’il a renié ne soit pas prévenu de son décès, pris qu’il était encore dans ses engagements nationalistes. (7)

Adolf Lambersy, marié à une femme d’origine juive, est fasciné par le national-socialisme et entre en 1942 dans la collaboration administrative active anversoise. Sans souci apparent du paradoxe, il intègre la SS. Werner a un an.

Après la défaite allemande, Adolf est arrêté, jugé, condamné comme collaborateur secondaire. Puis il reprend le cours de sa vie et renie ce fils qui a choisi l’opposé de ce qu’il espérait, tant dans ses référents culturels que dans ses choix politiques.

La rupture est donc totale, mais reste l’amour filial et lorsque Werner apprend enfin la mort de son père, sans que l’on veuille lui indiquer le lieu de sépulture, la déchirure est immense. Il éprouve un impérieux besoin de lever les zones d’ombre, de culpabilité et d’incompréhension. La ‘’Toilette du Mort’’ est ce face à face bouleversant du père et du fils (8) proposé sur vingt deux pages de vers.

Le début du poème donne le ton :

« Pour ces restes mortels / car c’est tout / ce qui reste de l’os / à ronger / des images / que j’ignore où trouver

On ne peut pas chercher / plus loin / partout on se cogne / à l’infini / comme des rat de labo »

« Au sein du capharnaüm / de mensonges / en demi vérités / et contes / de toutes sortes / qui arrangent la famille / et tout le monde / comme on habille / un mort avec ses habits / du dimanche »

« Pour ce que l’on rumine / d’ombre / en silence au fond du lit / les yeux ouverts / sur l’invisible / aux côtés d’une épouse / qui s’éveillant / dira : oublie / et viens faisons l’amour »

viennent ensuite les tentatives d’éclaircissements comme :

« Pour ce traître / qui n’a trahi que sa misère / et qui verra les riches / s’enrichir / les pauvres dévorer l’air / et mourir / étouffés par leurs propres / cris de colère… »

« Pour ce père déçu qui renie / son fils / parce qu’il préfère la langue / de Michaux… »

ou l’évocation des galères :

« Et je bois trop / misérable ! misérable ! de gin / et d’éther aux doigts / bleus… »

puis, le tombeau :

« Enterrement / dans la fosse commune des jours… »

« Pour ce mort quasiment disparu / de ma vie / et mis au tombeau une fois pour / toutes / brouettes d’oubli……

car le respect / pour qui m’a tiré du néant / suffira et l’amour encore prendra / du temps. »

 

La toilette s’achève. Tout est dit… dans l’invention du passé.

 

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Ainsi avais-je conclu mon propos quand l’idée m’est venue de contacter Werner. Ce fut l’occasion d’une conversation et d’échange d’e-mails (9). Voici ce qui en est ressorti au-delà du face à face père-fils évoqué précédemment.

 

« … j'aimerais attirer l'attention sur le nécessaire parallèle de Pound avec l'histoire de mon père (10);  de plus les citation de livres, les siens, les miens, Pound et les auteurs - sont destinées à montrer combien nos lectures  nous fabriquent ( et les technologies: je suis en effet un enfant de la littérature américaine à cause des premiers livres de poche!) »

 

Prenez le temps d’aller vers les terres de Werner.

 

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Biographie et bibliographie de Werner Lambersy

http://www.servicedulivre.be/fiches/l/lambersy.htm consultation du 02/10/07  (13)

http://www.electrocd.com/fr/bio/lambersy_we/ consultation du 02/10/07

http://www.wernerlambersy.com/Bibibliographie%20de%20Werner%20lambersy.htm  consultation du 02/10/07

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Notes

(1) Perros Guirec, France, octobre 2005

(2) Notre ‘’collaboration’’ a abouti dans l’édition du Squelette qui Pleure (a) première version de la Toilette du Mort (b).

c'est l'image de fond présentée ici qui a été retenue par le poète : ''Auschwitz - Sabra Chatila ''  2005 JLMi 

(3) Sur Jacques Lacarrière voir http://portailalbert.info/article.php3?id_article=573 consultation du 02/10/07

         sur l’Orient voir http://portailalbert.info/rubrique.php3?id_rubrique=30 consultation du 02/10/07

(4) Lambersy Werner, Maîtres et Maisons de Thé, 2003, Ed Hors Commerce Paris, collection Hors Bleu Poésie, I.S.B.N. 2-915286-07-8. Cet ouvrage a vu la consécration de son auteur Grand Prix de Poésie 2004 de la Société des Gens de Lettres. Peut-être reviendrais-je sur ce merveilleux texte dans une prochaine note…

(5) Conversation Werner Lambersy - Otto Ganz de juin 2004. citée dans (2a)

(6) Otto Ganz in (2a)

(7) Les événements politiques actuels en Belgique résonnent curieusement ici.

(8) 4ème de couverture de (2b)

 (9) Echanges Werner Lambersy – Jean-Louis Millet des  5 et 8 octobre 2007

(10) Pour plus de clarté encore, citons Otto Ganz une nouvelle fois (11)

Adolf Lambersy, Ezara Loomis Pound ? « Deux parcours qui présentent des similitudes, soit, et pourtant une conscience postérieure bien différente (12); deux positions utopistes – même si l’utopie n’excuse rien – dont l’absurdité ou l’horreur révélées par l’histoire pesèrent sur les épaules de tout qui en hérita. »

(11) Otto Ganz in (2b)

(12) L’un persiste, l’autre se repent. ( note de l’auteur

(13) La date de consultation est indiquée afin de se conformer aux normes en vigueur dans les universités canadiennes

Illustration de fond  ''Auschwitz - Sabra Chatila ''  2005 JLMi