Le Thaumaturge et le Comédien   de Paul Laurendeau           ed les Ecrits francs 2008 

 

Le thaumaturge :

Ce qui surprend tout d’abord, c’est la langue. Hors convention. Les phrases sont tissées avec un fil trois brins,  mélange de termes désuets, d’expression contemporaines et d’argot, piqué ci ou là de néologismes vigoureux et savoureux. L’auteur est jongleur d’images, entomologiste des mots, assembleur compulsif d’improbables.

Ses associations décalées sont génératrice d’images puissantes qui, de propos délibéré, prennent souvent le lecteur à contre-pied. Si je devais essayer de situer l’effet, je dirais que nous sommes face à un mélange de Rabelais, de Cervantès, de Molière, de Dumas et de San-Antonio…( et j’en oublie sans doute ! )

Or donc, premier travail du lecteur, apprivoiser cette langue truculente, hirsute, satyrico-politique. Le second, fonder ses nouveaux repères.

Lors, l’histoire peut se dérouler devant lui…dans un baroque picaresque de cape et d’épée *.

Nous sommes dans un roman historique menant  assaut contre les conventions, les historiens et leur réécriture de l’Histoire avec des morceaux ‘’avantageux’’ de l’histoire.

Nous pouvons situer le récit tout d’abord à la charnière du XVIII ème et du XIX ème siècles, dans des décors versaillais puis,  le caractère franchement raspoutinien du thaumaturge nous propulse fin du XIX ème début du XX ème siècles à la cour de Saint Petersbourg. Mais ceci n’est que fruit d’un esprit vagabond égaré, tentative de stabilisation des repères…

L’histoire est celle d’une fin de règne et de la montée d’une révolution, racontée par une ancienne protagoniste de nombreuses années plus tard. Actrice de l’histoire très impliquée car amante de cœur de la souveraine, amour d’ailleurs largement partagé, en cette époque où le saphisme est puni de mort sans procès ! Dans cette affaire, le thaumaturge – guérisseur du prince héritier -, magouilleur invétéré, paillard en rut, va à son insu servir les desseins de la souveraine, et via une relation adultère sado-masochiste, lui servir de révélateur, de passeur vers sa conscience politique, vers l’affirmation de son humanité face au machisme d’une cour de pacotille en pleine déliquescence, sans remettre en cause l’amour platonique de sa vie. De souveraine-marionnette elle va renaître activiste-marionnettiste de l’histoire, sage-femme des évènements…au terme desquels, les historiens viendront écrire l’Histoire pour les nouveaux dominants.

 

Le comédien :

Nous voici quelque quatre générations plus tard. L’évolution du vocabulaire nous l’indique sans que l’étrange pêle-mêle de la langue ne disparaisse. Une prise de nouveaux repères est indispensable… mais maintenant , lecteurs, nous sommes rompus à l’exercice, n’est-ce pas ? Et puis, nous entrons dans la mise en spectacle de la révélation des inconnues de la première partie, alors !

Nous retrouvons celle à qui le premier volet était conté par … son arrière- grand-mère, l’amante passive de la souveraine qui finalement lui ‘’imposa’’ mari – indispensable géniteur - avant d’être assassinée.

Cette jeune femme d’aujourd’hui est cinéaste, homosexuelle reconnue et mariée. Les temps ont donc bien changé. Les valeurs et les sentiments associés aux relations entre les êtres aussi : fini jalousie, culpabilité… un vrai paradis, si ce n’était cette satanée société lucrative des historiens officiels, gardienne du nouveau temple populaire. A noter quand même un fait d’importance pour la suite, le racisme ethnique est remplacé par un ostracisme social vis à vis des anciens dominants. Donc toute remise en cause de la version officielle…

Dans ce contexte, notre nouvelle héroïne souhaite faire Le film de l’histoire de son aïeule. Un casting s’impose, se déroule. Des comédiennes et des comédiens dont un pour le rôle du thaumaturge sont auditionnés puis, quelques-uns, sélectionnés. Certains sont descendants des protagonistes antérieurs. Les vies et histoires se croisent pour ne pas dire se mêlent inextricablement.

Et l’intrigue se retisse. Comment comprendre cette vieille histoire de haine, de violence et d’amour alors que certains des sentiments sous-jacents n’existent plus, sont totalement incompréhensibles. Commence le long travail de la metteuse en scène et de ses comédiens, travail d’échanges, de confrontations auquel participe indirectement la femme de la cinéaste, chercheuse en gnoséologie, traqueuse d’explications en sentiments anciens…

Tout est en place. Tout recommence. Une à une les zones d’ombre sont mises en pleine lumière. Les rôles et jeux des acteurs de l’histoire initiale se révèlent. Au fil du récit, le comédien-thaumaturge devient hors tournage réplique du thaumaturge dans sa version tendre et amoureux, mais toujours  guérisseur-révélateur de sa directrice_de_mise_en_scène. Pour lui, par lui, elle va connaître l’homme pour la première fois avec le plein accord de sa femme – accord selon les critères du temps – puis, …

 

Voilà, ‘’le thaumaturge et le comédien’’ est un grand jeu de piste linguistique, historique et sentimental touchant à l’universel des relations entre les êtres et les époques et de leur connaissance. Qui est thaumaturge ? Qui est comédien ?  Qui/quoi est normal et qui/quoi ne l’est pas ? Qui est qui finalement ?          Et toi lecteur qui es-tu ?

 

Suivez vite les signes jusqu’au terme du voyage !

 

* Déjà esquissé dans ‘’Femmes fantastiques’’                    Jets d’encre éditions