Poésie Québécoise

 

Peu de poètes québécois sont connus en France. Il faut dire que bien peu de poètes français le sont aussi !!! Bien sûr, il n’en est pas de même des chanteuses et chanteurs québécois mais là, n’est-ce pas nous touchons au business alors les moyens de promotion pleuvent tant et plus, plutôt plus d’ailleurs...

Donc, après cette belle et réelle découverte, j’ai éprouvé le besoin de faire un tri - horrible terme - dans ce que j’avais ressenti et d’organiser le résultat de ce screening au feeling...

C’est ce que le Portail d’Albert vous propose aujourd’hui dans ses pages. Je ne voudrais surtout pas que vous, concitoyens de ces auteurs, y voyez à mal. C’est juste l’expression d’une rencontre et non d’un jugement, rencontre tout à fait influencée par le pré-choix des "anthologistes" et par le moment de mes lectures car celles-ci se sont bien entendu étalées dans le temps et ne peuvent avoir été jugées à la même aune ; certains de ces choix ne sont pas exempts d’une certaine tentation de l’exotisme, exotisme des cultures, exotisme des mots, exotisme des spécificités..., mais qu’est-ce que la poésie sinon un voyage au pays de l’autre...

De 1800 à 1880...

 

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Octave Crémazie

 

 

C’est le premier novembre. Au fond du cimetière / on entend chaque mort remuer dans sa bière / le travail des vers semble un instant arrêté...

 

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Albert Lozeau

 

 

Un grand désir d’absence et de détachement, / un voeu profond de n’être plus, infiniment, / s’emparent bientôt d’elle...

 



... de 1880 à 1920...

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Rina Lasnier

 

 

... toute la race du sang devenue plancton de mots à et la plus haute mémoire devenue cécité vague ;

Pierre à musique à la face des morts à frayère frémissante du songe et de la souvenance...

... les mots ne se presseront plus à la pariade des sons à mais la seule mélodie fluente aux doigts

ni ne passeront les paroles en armes au chaos du cri à mais le seul rythme rangé sous le talon imperturbé.

Lente tapisserie à mailles d’étoiles filamenteuses, / léger roulis de prodiges descellés de la pierre du jour ; / saison du corps et du lieu de l’amour ensemble disparus, / légère incarnation de la mémoire passant à ses baumes blancs.

 

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Jean Narrache

 

 

J’parl’ pour parler pas rien qu’pour moi, / mais pour tous les gars d’la misère ; / c’est la majorité sur terre, / j’prends pour eux autr’s, c’est ben mon droit.

...

J’parl’ pour parler ..., j’parl’ franc et cru, / Parc’ que moi, j’parl’ pas pour rien dire / comm’ ceux qui parl’nt pour s’faire élire... / s’ils parlaient francs, ils s’raient battus !

J’parl’ pour parler... Si j’me permets / de dir’ tout haut c’que ben d’autr’s pensent, / c’est ma manièr’ d’prendr’ leur défense : / j’parl’ pour tout ceux qui parl’nt jamais !

 

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Alain Grandbois

 

 

... je suis seul et nu / je suis seul et sel / je flotte à la dérive sur la mer...

Laisse moi ne plus te voir // pour ne pas voir dans l’épaisseur des ombres / lentement s’entrouvrir et tourner / les lourdes portes de l’oubli.

J’ai vu et je me tais / et ma détresse est sans égale...

... nul ange ne soutient plus / les parapets des îles...

 

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Saint-Denys Garneau

 

 

Rompu mes nerfs comme un câble de fil de fer / qui se rompt net et tous les fils en bouquet fou / jaillissent et se recourbent, pointes à vif...

Les liens de nos étreintes tombent d’eux-mêmes / et s’en vont à la dérive sur notre couche...

Après la clarté du marbre / les premiers gestes de nos cris / et soudain le poids du sang...

... un grand couteau d’ombre / passe au milieu de mes regards...

 

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Alfred DesRochers

 

 

J’entends pleurer en moi les grands espaces blancs...

L’alcool veine leur teint hâlé de sang-dragon...

 

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Rosaire Dion-Lévesque

 

 

Je marche, je mange et je bois, / je fais l’amour et je dors, / je jouis de la vie / et je jongle avec la mort.

 

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Robert Choquette

 

 

La ville était en moi comme j’étais en elle ! / essor de blocs ! élans d’étages ! tourbillon / de murailles qui font chavirer ma prunelle !

 

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Anne Hébert

 

 

... nous t’invoquons, ventre premier, fin visage d’aube passant entre les côtes de l’homme la dure barrière du jour...

 

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Alphonse Piché

 

 

Doux soleil d’hiver

quelques notes de Schubert

grignotent le coeur

 



... de 1920 à 1934...

 

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Gilles Hénault

 

 

Les mots comme des caillots de sang dans la gorge / les mots jetés à pleine figure / les mots crachats / les cris qui sourdent des rochers du silence / ces mutismes de silex.

Les signes vont au silence / les signes vont au sable du songe et s’y perdent...

L’homme dans le mitan de son âge ne sait plus / de quelle rive lui vient la vie.

Le paysage est vernissé de verglas / couvert d’idéogrammes et nul n’y peut vivre...

Hier est porte close

 

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Maurice Beaulieu

 

 

... onaniste en parole, homme d’anathème et d’interdit, je vous étrange !

... Mes mains, mon désir. Loup bondissant à l’horeb de loess...

... Je parle d’une joie d’émeute dans mon sang. La haute nue révolte gagne chaque atome de ma glaise. Il saillit de mon sexe une humide saveur. Je nomme joie la violence et la dure de mon corps.

 

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Gaston Miron

 

 

... un pitre aux larmes d’étincelles et de lésions profondes...

... constelle moi de ton corps de voie lactée / même si j’ai fait de ma vie dans un plongeon / une sorte de marais...

... je vais mourir vivant dans notre empois de mort

... devant les héros de la bonne conscience / les émancipés malingres / les insectes des belles manières / devant tous les commandeurs de ton exploitation / de ta chair à pavé / de ta sueur à gages...

... dans la fascination de l’hébétude multiple / pour oublier la lampe docile des insomnies / à l’horizon intermittent de l’existence d’ici...

 

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Roland Giguère

 

 

Il vécut vingt ans avec une paille dans l’oeil / puis un jour il se coucha / et devint un vaste champ de blé.

L’arbre qui dort rêve à ses racines

... on aura tout dit des fruits de la solitude / sans jamais casser le noyau où se cache / l’ombre tenace...

 

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Claude Gauvreau

 

 

Ma main n’est plus le vase où nasillait la flore japonaise

La force de l’homme est le critère de la perception vive

 

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Robert Marteau

 

 

Seigneur, tant d’armées / vous ont pris pour emblème / que le plus doux des oiseaux / m’est encore suspect

Mesure du temple au peuplier / l’éclat de la pelle / et combien de terre à chaque homme est départi.

 

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Anthony Phelps

 

 

L’odeur du pain fabriquait des horloges

Sous les corsages / les seins nouveaux interrogeaient la vierge / tête baissée de fausse prude.

Lors / je croyais au beau désert des certitudes

 

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Paul-Marie Lapointe

 

 

... dans tes oreilles des papillons coloraient nos musiques inventées par les lèvres du mirage englouti d’une ville...

... sur les passerelles de nylon / entre les mondes / vacillent les tendres hanches des filles...

 

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Suzanne Meloche

 

 

J’attends la césure de l’archet à la note cinglante

 

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Pierre Perrault

 

 

... dis ce que tu pense de la terre / de la terre qui reprendra nos visages / pour en faire des feuillages...

 

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Olivier Marchand

 

 

... nous sommes d’un monde écoeuré / saumure de souvenirs, de rêves ...

 

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Gilles Vigneault

 

 

... que je m’attache à tout ce qui semble halte / sur la courbe attelée aux chevaux de mourir...

... j’entends tous les bruits qui se turent...

 

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Michel van Schendel

 

 

Je rongerai le tremble de mes landes charnelles...

... de poivre de glace ma violence ...

 

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Fernand Ouellette

 

 

... Ainsi se laissa-t-elle assaillir et dévaster / sous les cris des mains / et polir par la langue dans les ombrages...

 



... de 1935 à 1945...

 

 

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Gérald Godin

 

 

... haletant je soulevais tes jupes pour te voir avec mes mains...

... les pendus de fin d semaine / les martyrs du café du coin / les révolutavernes / et les molsonnutionnaires / mes frères mes patreils / hâbleurs de fond de cour...

... le temps se crotte le temps se morpionne / il tombera comme pluie comme à verse / des spannes des jouaux des effelcus / tandis que vous me verrez comme ivre / errant à travers tout...

 

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Paul Chamberlan

 

 

... vivre cela le dire et le hurler en un seul long cri de détresse qui / déchire la terre du lit des fleuves à la cime des pins / vivre à partir d’un cri d’où seul vibre sera possible...

... nous n’aurons même pas l’épitaphe des décapités des morts de faim des massacrés nous n’aurons été qu’une page blanche de l’histoire...

... ma vérité celle que ne réfute aucun diplôme pas même le diplôme doré du poème ma vérité de crâne en friche et de latente sauvagerie .......

 

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Raôul Duguay

 

 

... l’aimé l’amant la lèche là où là où là où les / lisses eaux se condensent sirupeuses d’arôme là où là / où plus tard muscles et nerfs en ce lus grand / pore de son corps couronnent et pressent la tige carnée dure et droite qui / traverse l’argile rose jusqu’à la fleur du / cri ...

 

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Denise Desautels

 

 

Un jour la scène devint noire. Aujourd’hui j’entre dans mes rêves, sans aucun protection contre les mots qui aboient dans le sommeil et s’imposent avec une implacable clarté.

D’une fenêtre à un lit, tu ne rampes plus. Arrachée, ravie, à jamais suspendue. Tu bouges, en douceur, l’échine mobile, hors de ta chute et de ton scandale. Chambre, fenêtre, lit, drap, souillure, décembre, indigence, naufrage, ta nuit entière s’est éclipsée.

... des tiroirs pleins de toi, des murs, et l’inoubliable texture de ta voix plein ma chair, et mes yeux assistent, impuissants, à la métamorphose de tes cendres, de toi, ma fatale, mon achevée, et mes yeux voient ta petite histoire s’éloigner...

Parfois il n’y a rien. Aucune musique, aucun son. Que ce pur silence de ta mort qui a effacé en quelques secondes jusqu’à l’icône de ta voix. Deux semaines plus tard, la neige continue d’occuper l’espace, sans faire de bruit.

 

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Gilbert Langevin

 

 

... j’ai le néant dans le sang / et le futur noyé au préalable...

Dans la tranchée de chaque jour / quelqu’un prépare / une fraude ou un poème / quelque part / on triche le fisc / ou l’âme humaine

 

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Michel Garneau

 

 

Loin loin loin derrière la réalité / il reste des mots encore / cri grondement grognement murmure / et la plainte sont dedans...

Le lac était cerclé de neige / déshabille-toi dit-elle on se baigne // nos corps fumaient comme des chevaux / vers l’eau plus noire que le ciel // elle riait dans ses cheveux mouillés / j’avais quinze ans et une grosse fièvre // mais j’étais tellement vierge / que ça l’intimidait dit-elle // alors nous avons nagé dans l’eau glacée...

 

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Nicole Brossard

 

 

Pour le moment je m’intéresse aux sons qui font les cauchemars dans le noir, aux bas nylon qui traînent sur le lit, à tous les nationalismes, à chaque canine, à la guerre en direct.

... chaque femme en appuyant sa bouche sur le présent tenait à la vie, au fracas des lèvres sur les bas-reliefs de mémoire de ventre et de culture.

 

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Jean Charlebois

 

 

Chaque nuit la mort me pousse en avant / ses racines extensibles tentaculaires / m’enserrent les pavillons du coeur...

... des liquides qui brûlent qui marquent / qui tracent la science du bien et de mal / une morale du devoir d’exister / l’existement...

 

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Juan Garcia

 

 

... je sais que je suis seul avec un peu de nuit...

J’ai revu hier ma mort qui recousait mon ombre / dans le silence étroit d’une porte qui s’ouvre...

 

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Patrick Staram
le bison ravi

 

 

... je la connais dans le doute l’angoisse de démentielles / idées qu’avec d’autres...

... c’est dingue ! Kerouac le Canuk et moi Québec libre...

 

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Michel Beaulieu

 

 

... ne demande pas au silence / de découvrir ce que cache les mots..

 

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André Brochu

 

 

... pour te prendre / et t’emporter vers les caverneux secrets / où les colonnes de lumière rouge pure, / les cristaux immatériels de tous les bleus / les éclairs blancs et noires / te font signe déjà...

 



... de 1946 à 1980...

 

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Benoit Jutras

 

 

Seulement il y a le feu qui prend dans la tête, c’est un grand vent qui cherche à sortir ...

Quand je serai prête, j’entrerai dans le feu, je me sens déjà là-bas, alors si tu es venu me faire la scène du grand vent...

... mais avec les fenêtres qui se ferment d’elles mêmes et s’évaporent...

 

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Marie-Claire Corbeil

 

 

Regardez-le, il crie « Neige ! » et gémit : « Beauté. »

Je suis plié en deux. Mon corps est trop petit pour la fureur du sang...

 

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Carole David

 

 

J’enlèverai les aiguilles / fichées dans ton coeur / sur ta tête / je plierai les tatouages...

Son corps mutilé se retire doucement / gagne la rivière / et nous n’y pouvons rien

 

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Rachel Leclerc

 

 

Je rentre il n’y aura qu’une table / une tache de silence et le mur / et tu commenceras enfin de m’apparaître.

... on a presque nommé / tous les grains de la nuit...

 

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José Acquelin

 

 

Il y avait une lumière d’il y a cent mille ans...

... pour qu’on puise y voir, sans lever la tête, le lent et extrême taï chi des arbres.

 

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Roméo Saganash

 

 

J’entends depuis toujours des échos de tambours cris* / ces échos qui me pourchassent

Je suis héritière des cultures millénaires / En même temps / des problèmes centenaires.

* je pense que là il y a une "astuce" entre le son et la tribu indienne mais l’image est superbe...

 

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Robbert Fortin

 

 

... souffle des bêtes aux germes sacrés / j’entends des voix / d’Inuits aux couleurs / craquantes de vieilles peaux / Vibrations des êtres de langage / voyelles des chemins de bref été / s’alimentant aux polyphonies syntone / rythmées par les râles des phoques / et les baleines soûles de splendeurs

 

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André Gervais

 

 

Au terme / d’être à ce point discret / qu’on voit le presque...

 

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Normand de Bellefeuille

 

 

Tu dors / dans le sommeil de l’autre / mille oiseaux dans le sommeil / de l’autre / et mon amour en toi...

 

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Denis Vanier

 

 

Je sens l’ouragan / l’onguent des ténèbres...

 

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Josée Yvon

 

 

... l’appareil se fit feu en marge d’une journée qui s’annulait précoce

j’avais rêvé d’être une fille.

 

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Joël Des Rosiers

 

 

Dans la masse des orgues de basalte / je cherchais les lieux de l’oubli / pas la moindre âme, pas le moindre livre / hormis ceux qui conservent la voix des femmes...

 

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Fulvio Caccia

 

 

Dans ton crâne calciné tourbillonnent les galaxies / et ta bouche est remplie de paroles inédites

 

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François Charron

 

 

Notre corps est un souvenir qui n’a plus de / fenêtre. Ce n’est pas la peine de courir...

 

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Marc Vaillancourt

 

 

... pas une once de graisse dans la démarche des nuages...

 

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Joël Pourbaix

 

 

Et des ombres, une multitude d’ombres.

 

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Martine Audet

 

 

Depuis longtemps le vent / a cette outrance de chien...

... la bonté impassible d’un cadavre...

 

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Carle Coppens

 

 

Je vis au bout de la chaîne / j’assemble les pièces mobiles / d’un quotidien de fin de série.

 

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Tania Langlais

 

 

je m’exerce à mieux disparaître / les matins quand je bois les yeux d’Anatole / les yeux d’Anatole chargés d’épaves / je sais pourquoi on tue

 

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Louis-Jean Thibault

 

 

... et je comprends qu’il faut à nouveau / me dessaisir de mes vêtements / comme on le fait aux pieds d’une femme / avant de se lancer dans le noir et les remous.

 

 

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Mailhot, Laurent et Pierre Nepveu. La poésie québécoise : des origines à nos jours. Montréal : Typo, 2007, 754 p. (nouvelle édition revue et augmentée) (cote Dewey : C841.008 P745).