Prorata Temporis                     de Jean-Claude Tardif

 

Un vieil homme en phase terminale est allongé sur son lit de douleur. Nous entrons de plain-pied dans son agonie. Son errance hypnagogique est emplie de la vision d’un monde futur - ou bien est-ce le monde présent tel qu’il l’a perçu avant de sombrer ? – dans lequel les vieillards rejetés au-delà des bidonvilles sont donnés pour cibles vivantes aux futures élites. Le Leader apparaît aux foules exclues sur des écrans géants. Pour pallier aux famines, les morgues sont ouvertes aux miséreux…

Acte ultime de rébellion avant l’anéantissement, l’agonisant veut sauver – ou serrer une dernière fois – un livre, un des livres bannis par le pouvoir. Il va donc transgresser une dernière fois l’interdit de l’accès à l’ancien quartier des librairies. Sa fille, son double dans l’amour de la littérature, ne collectionne-t-elle pas en cachette des morceaux de dictionnaires pour retrouver les mots perdus ?

Sa fille est là, dans un coin de la chambre – j’imaginais la ‘’Chambre’’ de Vincent Van Gogh plongée dans une forte pénombre de la façon de ses ‘’Mangeurs de Pommes de Terre’’… - dans un coin de la chambre, donc, elle veille en travaillant à une traduction en verlan de la ‘’Machine à remonter de Temps’’ de H.G. Wells. Cette remontée du temps à l’envers dans la machine cérébrale de la fille n’est-elle pas l’ultime tentative pour enrayer l’inexorable glissement vers l’inéluctable ?

D’ailleurs, est-on dans la réalité du père, dans celle de la fille… Et ce bistrot « Au Temps passé » ?

Resurgit alors l’épisode familial douloureux de la mort de la mère emmenée à l’hôpital contre sa volonté et celle de son époux. C’est la fille aînée, médecin, qui en a alors décidé ainsi. L’opération échouera. Le père ne parlera plus jamais à cette fille…

L’aînée s’invite un bref instant dans la chambre, pour toiser sa cadette et dérober en cachette la tabatière du père qu’elle n’aura de cesse de humer. Sa madeleine en quelque sorte…

De page en page, nous errons comme cela d’un monde à l’autre, dans le triangle complexe des relations passées et présentes entre les sœurs et le père, sans oublier la benjamine, morte depuis longtemps par excès de vie… surgit tout soudain au cœur du récit.

Au bout de son chemin, le père délire sa fin, délivre sa veilleuse de fille qui se retrouve… où au juste ?

Allez-y voir.

 

L’univers futuriste fantastique (1) de Jean-Claude Tardif est sombre, mais sa langue aux détours poétiques est belle, si belle.

 

(1) La lecture de ce court ouvrage a ramené à la surface de ma mémoire ‘’1984’’ de Michael Radford tiré de George Orwell et ‘’Soleil Vert’’ de Richard Fleischer inspiré de l’œuvre de Harry Harrison. On pourrait y ajouter  ‘’Fahrenheit 451’’ de François Truffaut  d’après Ray Bradbury.

 

Prorata Temporis, petit ouvrage de 62 p,  est publié chez Le Mort qui Trompe ISBN 978-2-916512-02-1