Keltia cantorum

   

Amas de Granit                                                                     1985   JLMi

 

@   L’indicible secret.

                                                                    (à Yann Queffélec)

Sous la mauvaise lune

brille la couronne de Satan,

miroir aux alouettes

des temps néophytes.

Où peuvent désormais se mirer

les fantômes au front troué

de cathédrales aériennes ?

Des grimaces de bronze

entrouvrent leurs bouches océanes,

au violent effluve génital,

sur une livide tripaille d’écume

où pullulent des marées d’algues

au goût de femme heureuse.

Ces dieux païens sont morts.

Devant tant de misère les accablant,

les hommes des rythmes anciens

refermeront la mer

et les vieux horizons

sur l’indicible secret des profonds abîmes.

 

  Le festin des Veuves.

 

La canicule

liquéfiait les cerveaux

des chevaux ailés.

Les monolithes

alignés dans la plaine

pleuraient du granit.

Le Clan des Veuves

préparait ses guerrières

au futur combat.

Leurs corps d’ébène

peints d’arabesques fauves

provoquaient l’effroi.

Elles s’élancèrent

poussant des cris terribles.

Ce fut la mêlée.

Les têtes roulaient

sur le sol gorgé du sang

des mâles vaincus.

A la nuit, la Lune

rassembla les cadavres

dans le Grand Chaudron.

 

Et sur les Hauteurs Sacrées,

le grand festin macabre

pu commencer...

 

@   Conquérants.

 

Celtes,

guerriers farouches,

dans les landes et les forêts profondes,

vos musiques sauvages

poussent au déchaînement.

Ogres-combattants

nus, hirsutes,

couverts de peintures effrayantes,

vos femmes aussi sont là,

dans le même appareil.

 

Tous sont armés du fer

contre le bronze

des peuples du soleil couchant

qui leurs barrent la route

de l’astre descendant.

Ils vont, libérés de la peur de la mort

par la violence de ces rythmes

ancestraux, viscéraux,

et la certitude,

au bout du chemin,

de ce merveilleux chaudron

où seront baignés

tous les défunts aux combats.  

 

@   La terrible question.

 

Les chevaux d’écume

aux cavaliers de vent

accourraient sans relâche

des horizons  sans fin.

Sans trêve ils se jetaient

sur les granits dressés

au flanc des terres sauvages.

Là ils disparaissaient

en embruns impalpables.

A la côte,

l’eau s’assombrissait déjà.

Le formidable disque rouge

descendait lentement du ciel en feu.

Debout sur la falaise,

autour du vieillard

en longue robe blanche,

les fils de Bran

en état de nature

regardaient l’astre

s’enfoncer dans

l’inexorable océan.

De quoi demain serait-il fait ?  

 

@   L’élu.

 

Les idéogrammes du silence

émergeant de son front fendu,

la main de lumière

de son regard perdu

errait au lointain

des horizons de mica

de la mer concave.

Il cherchait la solution

à la clarté de l’aube,

au retour du soleil

chaque jour disparu.

Son peuple avait traversé

les terres de l’ouest,

à la poursuite de l’astre-roi

pour trouver la réponse.

Mais il avait buté

sur l’immensité liquide.

Ses ancêtres avaient dû laisser

les eaux imprévisibles

engloutir le disque flamboyant.

Les Anciens l’avaient désigné.

Sur lui reposait aujourd’hui

l’épouvantable fardeau.

S’il ne trouvait pas...

 

@   L’Exclu.

 

La pluie inlassable

envoyait par rafales

les lambeaux épars

d’un froid

liquide et glacial.

L’homme restait là,

seul, debout, immobile,

face aux furies

de l’océan déchaîné.

Le vent plaquait

ses longs cheveux trempés

sur son visage défait.

Ses yeux migrateurs,

cherchant en vain l’espoir,

se perdaient au lointain

des horizons de mica

de la mer concave.

Il n’avait plus de sol

que ce qu’il fallait

à ses deux pieds.

Le chaudron lui serait

désormais refusé

s’il ne déchiffrait pas

les idéogrammes du silence.

Le monde venimeux de la peur

coulait dans sa bouche.

Aurait-il le temps

ou, les cieux décideraient-ils,

ce soir, de s’effondrer?  

Piece of Soul III                   2004   JLMi

 

@   Épilogue.

 

Aujourd’hui,

par les siècles usés,

les Hommes en proie aux cent mille délires

ont brisé le pacte primitif.

Dans leurs mémoires molles

ne subsiste nulle trace des exploits de l’Exclu.

Ils courent toujours ; après ils ne savent quoi.

Leurs vies sont creuses et vides,

dévastées par l’ennui

que distille comme une drogue au prix fort

une poignée de nantis.

Ils vont et viennent, marionnettes stupides,

se cognant çà et là aux maux inexpliqués.

Qui se dressera pour reprendre la charge ?

Qui retrouvera la clef des grands vaisseaux de pierre ?

Qui recomposera les idéogrammes du silence ?

***

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