Totems  

 

Je suis la peau buvard

 

sculpture sur Mes mauvaises pensées
de Nina Bouraoui

 

Il faut de l’imagination pour vivre. Je reconnais mille visages en un, ce sont des couches que j’arrache une par une pour me venger de moi. Cette vengeance consiste à détruire mon affection, à détruire ma faculté à aimer, à exister.

Une image floue de moi à côté de moi.

 

J’ai parfois le sentiment étrange de perdre la tête, d’avoir une fissure au cerveau.

C’est la peur qui dévore le cerveau, c’est la peur qui dévore le corps, c’est la peur qui brise les liens.

Je n’ai pas peur du noir, je n’ai pas peur de la mort, je n’ai pas peur du vide, ce vide qui se creuse à l’intérieur de soi.

J’ai peur des autres. J’ai peur de ma violence qui reste sous ma peau. Seule la beauté brouille cette peur, la beauté se pose sur la peur comme un voile.

Je n’ai aucun désir du monde.

Il y a un vertige de la solitude, il y a un vertige du corps.

Mon cœur est plus fort que la terre, mon corps est plus fort que le ciel, mon cœur porte mon corps.

Je ne me retiens jamais.

 

Il n’y a aucune limite dans mon temps, c’est une forme de liberté. Je suis là en tant que moi-même, je ne suis d’aucune guerre, je ne suis d’aucune rançon.

Je sais nier la douleur, je sais nier le chagrin, je sais nier… la peau buvard qui fera écrire… qui fera rougir aussi.

Je suis la peau buvard de ce monde.

Les larmes ne lavent d’aucun chagrin. Les larmes entrent dans ma peau buvard.

C’est par mon silence que rien ne change.

 

Est-ce que l’écriture est une arme ?

Des antennes collées au papier, il y a de cela dans l’écriture qui serait alors fixer la vie. Ecrire ce que je vois est ma façon d’habiter l’existence, c’est ma façon de fermer ma peau. Les livres sont aussi des secrets révélés dans la nuit des mots.

Il y a un sentiment de pouvoir dans l’écriture qui avance, c’est une façon de marquer le temps. L’écriture est l’écriture du mouvement de la vie.

 

Est-ce que la mort n’est pas comme une invasion ?

On descend le cercueil dans le trou, c’est lent, c’est sourd, c’est le bruit de la mort, puis le bruit de la terre par poignées.

La vie lentement se pose sur l’idée de mort.

La mort devient un petit point noir parmi les milliers de points de feu qui constituent le soleil.

 

oOoOo  

 

les cheveux de Zohr                                       

sculpture poétique sur la Voyeuse interdite
de Nina Bouraoui

 

 

Et ils violent.

Le reste n’existe plus

Gouffre de l’a priori et de l’inné

Esclaves du sexe ne cherchez pas

Vous ne trouverez jamais un regard complice

Arrachons rideaux et voiles

Un carnaval de mains brisera le silence

Se faire une histoire avant de regarder le vrai

Je suis l’œil indiscret caché derrière vos trous de serrure

Je nomme mes disgrâces : maux de la Beauté

Une part dérisoire de fausse liberté

Accroupie derrière une table basse

Zohr ma sœur aînée

Attend la fonte de la menthe

Appauvris par des rubans trop serrés

Ses cheveux tombent aujourd’hui

En mèches inégales

Sur son corps aux veines apparentes

Zohr ignorait que la mort était déjà en elle

Zohr la transportait dans toute la maison

Et s’endormait dans ses bras

Poussée par l’instinct de survie

Je chasse la décadence par la décadence

Par la douleur de l’interdit

Je réveille mon corps

Le sauve in extremis de la chute

Je m’enfante moi-même

Seuls les yeux sont intacts

Dialogues maladroits entre l’absurde et l’absurde

D’un présent lointain

Ignorer le temps

Il ne passe pas, il trépasse

Taquiner les rats et nourrir les fous

La ville se rapproche du désert

Epicentre du néant

No man’s land de nulle part

Le désert s’écoute seul

Le soleil haussait les épaules

L’arbre continuait à vivre

Son odeur disparut au fil des jours

Un mélange d’ambre, de musc et de réglisse.

Petite symphonie macabre

Pour fête clandestine des sens désaxés

Requiem pour le vide

 

oOoOo  

 

les ténèbres définitives

sculpture poétique sur la courte nouvelle ‘’Trois jours’’ 
de Thomas Bernhard

 

 

… les premières impressions, le chemin déjà […]

Se faire comprendre est impossible, ça n’existe pas.

Et cela devient naturellement toujours pire et toujours plus fort,

et il n’y a aucun salut ni aucun retour en arrière.

Dans l’obscurité tout devient clair.

         Ce que je préfère c’est être seul

         C’est en fait un état idéal

Ma maison est aussi en réalité, une gigantesque prison.

Au fond je ne voudrais rien d’autre que d’être laissé en paix.

[…] De savoir que tout s’écroule autour de moi

ou que tout devient ou non plus ridicule que ça n’est…

ça n’a pour moi absolument aucun sens,

et ça ne me conduit pas plus loin non plus,

ça ne me conduit surtout pas à moi-même…

[…] Dans le contact des êtres humains

il est aussi très bon d’interrompre brutalement la relation.

[…] et prendre continuellement la mélancolie en comprimé…

[…] Tentative de mettre le doigt sur des objets

qui se dissolvent au moment même où

l’on croit les avoir touchés.

… et si possible, en fermant les yeux,

accélérer la venue des ténèbres

et ne rouvrir les yeux

que lorsqu’on a la certitude d’être

absolument dans les ténèbres,

les ténèbres définitives.

 

 

OOoOo

 

 

je suis effective  

 

Sculpture poétique sur les dialogues de The Million dollars Hotel 
de Wim Wenders

 

 

 

La vérité c’est l’explication que la majorité des gens veulent gober. 

Avec un gramme de merde, ils vous font un soufflet.

Et puis il y a ce truc que tout le monde rêve de ressentir mais qu’on ne ressent vraiment que quand tout est fini.

 

Elle ?

‘’Je ne peux pas mourir, je n’existe pas. Je suis effective’’.

 

Moi ?

Je me souviens de tout. On pouvait voir à travers elle. 

Je me sentais tout drôle, j’étais plein d’espoir, ça devait se voir, c’était vachement risqué. 

J’assurai pour créer la confusion.

La lumière vient de l’intérieur. 

‘’Look inside’’, ‘’Stay in place’’.

Mon rôle à moi c’était de rester à l’écart. 

Cette foire aux monstres, il faut savoir ce que c’est.

 

Ses œuvres ?

C’était pas de la peinture, c’était des chansons d’amour pour moi.

 ‘’Comment ça se fait que tu m’aimes tant ? ‘’

‘’ J’en sais rien.’’

 

L’amour ?

Quand quelque chose est sacré, on devrait s’abstenir d’en parler.

Il est les yeux par lesquels nous voyons, il est la lumière de la toile prisonnière.

C’est de la merde capitale, sombre mais toutefois optimiste à un point que tu ne peux même pas imaginer.

 

La chose la plus merveilleuse ?

C’est la clé. Il y a toujours un moyen de passer aux aveux.

Ça c’est comme c’est, sans jamais avoir laissé d’empreintes.

J’ai vu des illusions.

Tout n’est qu’une question de croyance.

 

J’ai toujours eu envie de lire un bouquin, mais comment on choisit lequel ?

C’est le jus de la réalité.

Surtout, stocker ces idées dans ma tête vide.

 

Ça allait être le grand soir. Le monde tournait à une vitesse folle…

‘’…l’air était si humide que les poissons entrent par la porte et sortent par la fenêtre...’’

Je savais que son plan ne marcherait pas mais c’était la plus belle chose qu’on m’ait jamais dite.

 

oOoOo

Le pauvre chantre immortel

 

sculpture poétique sur les dialogues des Ailes du désir
de Wim Wenders

 

 

 

Pour abolir l’éternité

tu butes sur tes couleurs.

Mettre à part les couleurs.

Dans une aquarelle de Paul Klee ?

 

Quand commence le temps ?

Au lieu de savoir, deviner, simplement.

Laisser survenir le lever du bord du monde avec ses propres mots.

Ne plus penser à rien, voir les visages.

Juste voir les visages ; saisir peu de chose.

A l’intérieur des yeux fermés, fermer encore les yeux.

Alors même les pierres se mettent à vivre

dans les taches des premières gouttes de pluie.

 

La belle inconnue d’Albert Camus,

comme le monde, paraît se noyer dans le crépuscule.

des troubles du présent.

C’en est fini du Grand Souffle,

du Va et Vient

de l’épopée de la Paix.

L’Humanité perd son enfance.

Où sont les miens, les obtus ?

Ceux des origines ?

 

Le pauvre chantre immortel

sur le seuil du no man’s land

se serait occupé de moi

mouche enfermée dans l’ambre

sans exiger de droit de passage

entre les lignes du terrain vague

C’est débile d’accord

mais ça aussi c’est débile…

«  Viens, je vais te montrer autre chose »

Pourquoi tes pensées s’égarent-elles ?

Le soir tombe dans ma tête. La peur…

Arrêter ce rêve pas encore rêvé

 

Les rondes, les signes et l’écriture jaillie du cercle…

Seules les flaques du présent frémissent

Seules les traces les plus anciennes mènent plus loin

 

Tu dois trouver seul,

c’est ce qu’il y a de beau !

Marcher et voir. Lever les yeux et devenir le monde.

 

Il était une fois… et donc il sera

pauvre chantre immortel…

car ils auront toujours besoin de toi plus que rien au monde

 

oOoOo

 

Dans un puits de cicatrices

 

sculpture poétique sur des textes
de Joyce Mansour

 

 

Au-delà des limites de la lumière

De la froide incandescence lunaire

Des ombres gantées de fumées

Passent sous la pendule qui baille. 

Je pense à toi comme je respire.

 

A l’étal du couchant

Aux arômes d’inexprimable

Le pas pesant du silence

Sur le crâne chauve de l’ennui

D’un archipel d’insomnie

 

Dans l’impalpable de la nuit

L’œil malade d’images

Attendant l’arrivée de l’incertain

Cloître des rêves

Dans les étages du passé

 

Collée aux cloisons de l’attente

La porte de la nuit est fermée à clef

Horloge parlante de la vieillesse

Ma bouche se veut tombe mais ne sait pas mentir.

Je t’abandonnerai mon corps et tu le dévoreras

 

Comme un spasme dans l’émonctoire d’une femme

Un remous s’est produit dans la végétation

Et l’homme s’est noyé dans la liqueur

Aux fleurs brunies de mon ventre

Tyrannique folie des timides

 

oOoOo

 

Ivre, il faut vivre ivre !

 

sculpture poétique sur des textes
de Joyce Mansour

 

 

Je rame dans l’affreux tintamarre des ivrognes

 

Sur les eaux basses du pur ennui

- Celui qui inventa l’ombre avant la lumière -

Je sème les yeux à tous les vents

Au trou de la serrure de la porte qui n’existe pas

Minuit à perte de vue

Oeillade de la lune sur la soie d’un paysage blanc

 

Entre le cœur et l’éclair

Pénétrer l’avenir par le toit…

Sur des protons épileptiques

Ma chanson roule vers l’exil

La matière informe d’une petite insomnie

Cancer mythique du temps passé

 

Le jour blafard fait les cent pas sur le mur.

Un long doigt de brouillard

Gouaché de parfum

Viens prendre possession de mon suicide

Connaître l’offense de la mort agitée de vers ?

Si les morts pouvaient contempler leurs têtes

après quarante jours de silence…

 

Ivre, il faut vivre ivre !

 

 

oOoOo

 

Les horloges fatiguées

 

sculpture poétique sur le Cheval couché
de Xavier Grall

                                                                       

 

Odeur,

rebelle,

animale, 

de l’amour dans la poésie

des corps mêlés

au sommeil d’orage

Solidarité minérale

aux portes pleines de vents

Interroger les énigmes

de l’âge ultime

de l’âge du délabrement où tout

se lézarde,

s’effrite,

croule,

s’éboule

orgueil affaissé

en dormition au lit clos de la résignation

d’entrailles et d’esprit.

Retrouver le temps des horloges

les écouter confesser leur fatigue de sonner l’âge tombal

les fatals accomplissements des utopies et des chimères

des chevaux éblouis

 

qui ne vont plus à la mer dans l’ombre douce des chemins creux.

 

oOoOo

Le ruisseau de solitude

 

Sculpture poétique sur Thérèse & Isabelle
de Violette Leduc

 

Faites que la nuit n’engendre pas la nuit.

J’ai une pieuvre dans le ventre.

L’amour est une invention épuisante.

Elle flatte la nuit dans mes cheveux.

La caresse est au frisson ce que le crépuscule est à l’éclair.

Je vois sous mes paupières.

J’écoute la lumière dans la caresse.

J’entends un déluge de pierres.

Mon corps prends la lumière du doigt comme le sable prend l’eau

Puis, des mots soutirés au silence et rendus aux ténèbres de sa patrie de dormeuse.

L’araignée me happe le sexe.

Je me veux pierre, une pierre dont les yeux sont des trous

Je vous regarde , je vous regarde lui crient mes yeux.

Je suis fondue de chaleur comme un fruit, j’ai le même écoulement de liqueur.

Mes chairs en lambeaux tombent sur des dentelles et finalement j’entends la rumeur des tragédies antiques.

Je l’attends avec une pleureuse dans le ventre.

A l’étroit entre les murs de ma joie, où pourrais-je user le temps ?

Il tombe du crépuscule dans la traversée de l’essaim de sonorités, le temps guindé à l’horloge me caresse.

J’entre dans un nuage, c’est une orgie de dangers.

Elle piaffe dans le lit pendant que par timidité je pose nue dans les ténèbres.

Je me lance dans un éboulis de tendresse, j’apprends l’infini dans mes formes, la pieuvre dans mes entrailles frémit.

J’ai de la drogue dans les talons, ma chair visionnaire rêve.

Je me sens toute neuve. Mon sexe, ma clairière.

Je me veux une machine qui ne soit pas machinale.

Je vois avec les yeux de l’esprit la lumière dans sa chair.

Deux rosaces s’épousent…

Nous créons la fête de l’oubli du temps, nous roulons enlacées sur une pente.

Nous cessons de respirer pour l’arrêt de vie et l’arrêt de mort.

Vivantes, allongées, flottantes, séparées, recueillies… qu’il est frais le ruisseau de solitude.

Nous sommes ruisselantes de lumière.

L’aube sera notre crépuscule d’une minute à l’autre.

 

oOoOo